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De la Cathédrale au Mourillon

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Vers 1934 - carte postale Lévy et Neurdein

À la belle saison, j'allais parfois rendre visite à mes tantes et à mes cousins.

C'était pour moi un grand plaisir que de me rendre dans ce quartier du Mourillon, rue Muiron, place du Petit Toulon.

Partant de la maison, rue de la Cathédrale, plus tard rebaptisée Ferdinand Brunetière, je descendais le cours Lafayette, toujours encombré par les étals de fruits et légumes ainsi que par les chalands. Couleurs, bruits, odeurs multiples qui allaient inspirer le toulonnais François Silly, plus connu sous le nom de Gilbert Bécaud.

En culottes courtes, tablier noir à liseré rouge — tenue classique des écoliers de ce temps —, le béret enfoncé jusqu'aux oreilles, je me dirigeais au travers de la place Louis Blanc, vers la partie est de la longue et étroite rue de la République. Sitôt l'angle du Conservatoire passé, je découvrais au-delà de la vespasienne, accolée contre son mur ,l'encombrement de cette voie exiguë : camions hippomobiles, charretons et, sur sa voie obstruée, un tramway dont le wattman passait ses nerfs sur la sonnette avertisseuse. Plus loin, sur la gauche, la grande halle du marché couvert.

La période de grande agitation étant passée, il régnait là un certain calme. Quelques portefaix somnolents goûtaient un repos bien mérité en attendant la fin imminente du marché de détail.

Je franchissais ensuite la Porte Neuve nord.

Jadis, les fortifications barraient le passage vers le port de commerce, dit alors port de la Rode. Lors de l'extension des remparts vers le fort Lamalgue, vers 1853-54, deux portes furent percées : les Portes Neuves sud et nord. Ces portes étaient fermées la nuit par deux portails. Entre ces deux points de passage, un mur bas surmonté de hautes grilles qui en interdisait le franchissement. La voie prolongeant le quai de la Sinse et celle arrivant de la rue de la République se rejoignaient quelques cent mètres plus loin à proximité du quai Bonaparte.

Sur la gauche, venant de la ville, l'emprise du stade Mayol. Plus loin, le « Bûcheron moderne » présentait ses meubles. Un bar complétait cet alignement qui allait jusqu'à la place Louis Pasteur.

Ce petit bar était surtout connu pour son perroquet. Un piton vissé à même le contrevent supportait sa cage. La plupart du temps l'oiseau était calme, mais, soudainement, il pouvait se mettre à siffler d'une manière singulière.

En cette époque d'avant-guerre, il était coutumier de siffler quelqu'un hors de portée de voix. Deux doigts dans la bouche et on sifflait deux ou trois fois pour faire se retourner la personne. Et donc, le perroquet avait appris cette façon de faire et en faisait un usage fréquent. Et chaque fois que je passais là, je me faisais prendre à son jeu !

Le magasin de meubles et ce petit bar ont été détruits par les bombes...

Ils se situaient à l'emplacement du passage souterrain, à l'entrée de l'avenue Franklin Roosevelt.

Pour aller du Port Marchand au Mourillon, j'avais le choix entre deux parcours.

L'un, direct, par la grande rue du Port Marchand, l'autre par la rue qui contournait le quartier, la rue Cauvin.

Je choisissais le plus souvent la deuxième solution avec son large trottoir permettant le passage de la double voie des tramways. L'autre itinéraire me permettait seulement la vue de quelques rares et peu intéressantes vitrines.

Mais le choix n'était pas très important, les deux rues se rejoignant après une centaine de mètres place Pons-Peyruc.

Le trottoir où roulaient les tramways suivait les contours du mur d'enceinte de la gare des Chemins de Fer de la Provence, les C.P. Il s'arrêtait devant la porte Bazeilles, au début du boulevard du même nom.

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Vers 1919

Arrivé là, je tournais sur ma droite puis remontais la rue Muiron jusqu'à la place dite du « Petit Toulon » où je m'offrais deux minutes de rêve devant les jouets et bonbons de la vitrine du bazar. Objets inabordables que je laissais pour entrer dans une maison d'angle dont le rez-de-chaussée était occupé par une épicerie. Ma tante occupait le deuxième étage. Je passais chez elle une bonne demi-heure, puis, après une bise à chacun je prenais le chemin du retour. Les deux étages dévalés, la minute de rêve et je courais vers la porte Bazeilles. Cette porte, ouverte vers les quartiers est, était contemporaine des portes neuves. Un pont, enjambant la rivière des Amoureux (l'Eygoutier), permettait de regagner les quartiers de l'Aiguillon, de Saint-Jean-du -Var et d'aller vers le Pont-du-Suve, La Garde et La Valette.

Passant entre les hauts piliers de la porte, je franchissais un premier pont sur le fossé des fortifications. Quelques mètres, puis un autre pont enjambait   l'Eygoutier qui allait, depuis l'extension des fortifications en 1858 et le détournement de son cours, aux Bains Sainte-Hélène. Pour cela, la rivière passait par le tunnel foré sous la colline de Lamalgue et jetait ses eaux dans la rade des Vignettes. Passé ce pont, sur la gauche, débutait le chemin menant à Saint-Jean-du-Var et l'est de l'agglomération.

D'une guinguette, sur la droite du chemin, s'échappait « Venise provençale », le succès de Vincent Scotto interprété par Alibert. C'est en fredonnant cet air que je franchissais un troisième pont. À droite, le quai de l'Eygoutier, mais je choisissais, comme à l'accoutumée, un sentier descendant vers les hangars de la Compagnie Charbonnière de Provence et la voie des C.P. Venant de l'est, après un important pont métallique, la voie ferrée descendait jusqu'à la percée ménagée dans le rempart et, celui-ci franchi, pénétrait dans la gare terminus du réseau.

Après la percée du rempart passait la rue Chasseloup-Loubat venant de la place Pasteur. Elle continuait ensuite le long du bastion 58 pour déboucher sur la grande rue du Port Marchand. En bordure de la trouée du rempart, un sentier permettait de se hisser sur la crête des fortifs, ce que je faisais systématiquement. De là, vue imprenable sur les installations ferroviaires et le terrain vague de l'ancien champ de manœuvres qu'était La Rode.

Je me posais sur le talus et regardais pour la énième fois l'étendue des voies ferrées partant en tous sens. Des wagons de toutes sortes stationnaient là : tombereaux, couverts, jardinières d'été, voyageurs à plateformes ouvertes... Le tout peint de marron ou aux couleurs de la compagnie, bleu en bas, gris clair pour la partie supérieure.

Sous la verrière flambant neuve, un autorail Brissonneau et Lotz lançait ses moteurs en crachant vers le ciel une fumée noire. J'attendais son départ imminent. J'aimais le voir se dandiner sur les aiguillages jusqu'à la voie qui lui permettait d'entrer en ligne, franchir le rempart et disparaître en faisant sonner le pont métallique de la rivière des Amoureux.

Rassasié du spectacle je me levais et suivais le chemin de terre du sommet du rempart. En contrebas, sur ma droite, le terrain vague de La Rode. Partout des roulottes de bohémiens stationnées en désordre. Roulottes de bois, à peu près similaires avec leurs minuscules terrasses. Les volets de bois aux couleurs passées battaient au vent. Des enfants s'ébattaient bruyamment, des hommes et des femmes tressaient paniers et corbeilles qu'ils vendraient sur les marchés de l'agglomération. Des haridelles en liberté broutaient, en compagnie de quelques chèvres batailleuses, une herbe rare et jaunissante.

Chaque fois un frisson me parcourait le dos. J'avais en tête les recommandations de ma mère, ses mises en garde envers ces bohémiens qui enlevaient les enfants désobéissants. Comme tout enfant, j'avais des choses à me reprocher, d'où mon inquiétude. Toutefois, je trouvais curieux que ces gens qui avaient tant d'enfants éprouvent le besoin d'en ravir d'autres... Mais c'était surtout la vue des chiens errants qui me faisait déguerpir rapidement !

La rue Chasseloup-Loubat se terminait, à l'ouest, sur la place Pasteur. Sur cette place, la façade principale de la Gare du Sud faisait face au bureau d'hygiène municipal. Vers le sud, à gauche donc, le port de commerce, à droite une autre percée dans le rempart face au boulevard Paul Bert. Une voie de tramway passait par cette ouverture, permettant la jonction des lignes 1 et 3.

Suivant le chemin de La Rode (avenue D'Entrecasteaux) je passais devant le bidonville installé le long du chemin de la Maison Blanche. Composé de vieux autobus rouillés, de fourgons réformés, de baraques en bois de récupération, il servait de logement à une population de démunis dont les ressources provenaient de la mendicité, du chapardage et des poubelles de la ville. Une odeur nauséabonde  empuantissait l'air environnant. Entre les carcasses rouillées, des gosses aux vêtements sales et déchirés triaient les rebuts de la société, composant des tas de ferrailles et de chiffons qu'ils iraient vendre au plus proche récupérateur. Pour ce peuple de miséreux, accolée au rempart, une chapelle de bois semblait apporter le réconfort de la religion catholique.

Je fuyais ces lieux maudits et gagnais le raccourci de la butte des ferrailleurs.

Passant devant la roulotte où vivait Ferrari, le ramoneur italien et sa femme, je jetais un coup d'œil sur son vélo légendaire au guidon surmonté d'une cloche. Cette cloche avait retenti dans toutes les rues de la ville accompagnées des cris de son propriétaire : « ramouneur, ramouneur ! ». Voix teintée d'accent napolitain, ou autre, mais originaire de la péninsule italienne.

Là, je regagnais un monde normal, le Champ de Mars à mes pieds. J'y retrouvais une ambiance familière et un air respirable. Je tournais sur ma droite et, par la rue Alphonse Daudet, regagnais la Porte d'Italie. L'ayant franchie, le vieux quartier de Besagne s'ouvrait à moi.

La rue Garibaldi me conduisait au cours Lafayette qui vibrait de ses mille bruits habituels. Un coup d'œil sur les chichis frégi de la Maison Antoine et je me retrouvais place de la cathédrale, devant le magasin de chaussures « Au pied mignon » où ma mère était employée. Le compte-rendu de ma mission fait, je partais retrouver les copains de la rue pour jouer.

Que de mondes différents en quatre kilomètres de parcours !..

 

 

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Le Port Marchand avant-guerre.

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1 - Bidonville du chemin de la Maison Blanche

2- Bureau d'hygiène municipal

3- Ancienne darse du Port Marchand et embarcadère du courrier pour la    Corse (comblée après la Libération)

4- Place Pons-Peyruc et son lavoir, Grande rue du Port Marchand, auj. av. De Lattre de Tassigny

5- Ancien emplacement de la Gendarmerie Maritime au Bastion 58

6- Ancienne porte Bazeilles, auj. rond-point du même nom

7- Ateliers et hangars divers

8- Camp de nomades, emplacement d'une batterie anti-aérienne pendant l'occupation allemande

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Après-guerre, le rond-point Bonaparte - Carte postale Éd. Latour

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